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Vendredi 12 Mars 2010
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Augmenter la taille du texte
Diminuer la taille du texte Le malaise de la France donne une leçon à l’Europepar Sylvie Goulard *
Le résultat du référendum français sur le traité constitutionnel de l’Union européenne est incertain. Plus de 20 sondages d’opinion ont donné le non vainqueur mais beaucoup de gens sont encore indécis.
La politique intérieure joue un rôle important. Les Souvenirs d’Alexis de Tocqueville font état d’une crise similaire en janvier 1848, juste avant la destitution du roi Louis-Philippe, car son gouvernement était faible, discrédité et incapable de faire face aux enjeux sociaux. Aujourd’hui, beaucoup de Français ne veulent plus de leur Président, Jacques Chirac. 82% d’entre eux l’ont élu car il représentait la seule alternative au candidat de droite Jean-Marie Le Pen, lors de la course à la présidence. Ils ne veulent plus voter pour lui. Malheureusement, les Français ne prennent pas suffisamment au sérieux les conséquences de leur vote sur l’Europe. Très peu de supporters du non sont opposés à l’UE. Ils ne veulent pas quitter l’Union; ils aspirent plutôt à révolutionner celle-ci. Après un non, tout deviendra meilleur. Même les défenseurs de la souveraineté nationale n’osent pas rejeter l’Europe. C’est davantage l’impact de l’élargissement sur la politique intérieure et sur l’UE elle-même qui nourrit le mécontentement des Français. Certains s’inquiètent de la délocalisation, du dumping social et de la concurrence déloyale et dénoncent les conséquences de la dernière vague d’élargissement. D’autres craignent que les prochaines vagues, avec la Turquie et d’autres pays lointains, rendent impossible la création d’un espace européen politiquement cohérent. Naturellement, après la guerre froide, l’élargissement était le devoir de l’Europe. ll était dans son intérêt de promouvoir la stabilité. Cependant, accueillir d’autres membres sans être sûr que les citoyens soutiendront l’UE entraînerait un échec pour tous les membres, anciens et nouveaux. Un des problèmes est dû au fait que les critères d’entrée adoptés au sommet qui réunit les responsables de l’UE en 1993 à Copenhague n’étaient pas suffisamment précis. Premièrement, ils oubliaient le caractère supranational de l’Union et le besoin de partager la souveraineté. Deuxièmement, ils ont omis de prendre une décision sur le type de société voulu par les Européens, en particulier la question de savoir comment conserver une certaine solidarité sociale dans le cadre d’une économie de marché. Cette question politique aurait dû être traitée avant l’élargissement. Les Etats membres et la Commission européenne ont également contourné le quatrième critère : la capacité d’absorber de nouveaux membres tout en maintenant le rythme de l’intégration européenne. Beaucoup de Français veulent encore une Union forte et intégrée. Logiquement, la constitution aurait dû être adoptée avant tout autre élargissement. Le citoyen ordinaire ne peut comprendre pourquoi l’actuel Traité de Nice était suffisamment bon pour ouvrir la porte à de nouveaux membres mais pas suffisamment maintenant qu’ils ont été introduits. L’Union à 25 membres est une réalité légale. Mais il ne s’agit pas encore d’une communauté humaine. Pour beaucoup de citoyens, l’élargissement reste une réalité abstraite, voire pire, dangereuse pour leurs places de travail et leur bien-être. Les pro-Européens craignent que l’Union perde sa mission et son âme. Peut-être parce que la République française est le résultat d’un processus d’élargissement qui a duré 1000 ans dans une cadre centralisé, l’élargissement européen a toujours été un thème plus important en France que dans le reste de l’Europe. En janvier 1963, Charles de Gaulle a opposé un refus célèbre à l’accès du Royaume-Uni. Avant que le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark ne rejoignent l’Union en 1973, un référendum fut organisé en France. Cela ne fut pas le cas pour les vagues suivantes d’élargissement avec l’arrivée de la Finlande, de la Suède et de l’Autriche, ou des 10 derniers membres. La ratification rapide et sans bruit par l’Assemblée nationale en 2003 a provoqué une immense frustration. Les Français n’ont pas été consultés sur ces décisions importantes. De même, le Parlement français n’a pas eu la possibilité de débattre sur l’entrée de la Turquie avant que les responsables européens décident en décembre dernier d’ouvrir les négociations. L’accès de la Turquie est la goutte d’eau qui fait déborder le vase et, selon les sondages, l’une des raisons principales pour lesquelles certains votants français ont l’intention de rejeter le traité. Quel que soit le résultat du vote des Français, l’Union devrait tirer les leçons du malaise actuel. Le processus d’élargissement nécessite davantage de démocratie. Avant que la Grande-Bretagne, qui présidera l’UE, n’ouvre les négociations avec la Turquie en octobre, les responsables européens doivent comprendre que beaucoup de citoyens européens ne partagent pas leur vue stratégique et ne veulent pas d’une frontière commune avec l’Irak. Le pire résultat serait que l’Union poursuive les négociations avec la Turquie sans obtenir le soutien des citoyens de l’UE pour l’entrée de la Turquie. Comme le prouve le référendum français, l’UE ne peut plus considérer l’élargissement comme une "affaire comme les autres". *Sylvie GOULARD est chercheur associé au Centre d’Etudes et de Recherches Internationales (CERI) , Paris, et a écrit «Le grand Turc et la République de Venise» (Fayard) Sylvie GOULARD
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